Édito littéraire: à la découverte de Scheldon NGOULOU auteur de L’intrigue des Jours

 Édito littéraire: à la découverte de Scheldon NGOULOU auteur de L’intrigue des Jours
Toujours dans la volonté de faire découvrir au lectorat gabonais la nouvelle génération d’écrivains gabonais, notre rédaction a pu avoir une interview avec le jeune écrivain Scheldon NGOULOU.

Journaliste:

Qui est Scheldon NGOULOU ?

Scheldon NGOULOU :

Je vous remercie, avant tout, de l’honneur que vous me faites en m’offrant cette tribune inespérée. Ne soyez pas étonné qu’il y ait si peu de choses à dire sur mon compte. C’est à la mesure de la petitesse de ma personne. Je laisse aux grands auteurs les grandes bibliographies. Je me présenterai donc en phrase comme ceci : je suis un jeune chercheur en qui la fréquentation assidue de la littérature a instillé la passion de l’écriture.

Journaliste :

Vous êtes auteur de l’œuvre poétique L’intrigue des Jours. Pouvez-vous nous présenter cette œuvre ? Pourquoi ce titre?

Scheldon NGOULOU :

L’Intrigue des jours est mon premier recueil de poèmes. Il est né de mes méditations poétiques sur les vicissitudes de l’existence et les ambiguïtés de l’étrange modernité que nous vivons. Les plus anciens des poèmes qui composent son volume ont été écrits pendant mes premières années de lycée (entre la 2de et la 1re). Mais alors, je n’étais qu’un amateur de poésie impressionné par le génie surréaliste de Rimbaud, le symbolisme de Baudelaire et, un peu plus tard, la puissance de la parole poétique du Nègre fondamental, Césaire, que je considère comme mon maître.

A propos de l’origine du titre, je dirais qu’il est pastiché sur L’Ecume des jours de Boris Vian, un roman fantastique qui a beaucoup fécondé mon imagination. J’ai donc remplacé « l’écume » par « l’intrigue », non seulement pour y marquer une touche d’originalité, mais aussi pour signifier d’une manière cinglante le contexte sociohistorique duquel l’œuvre procède, c’est-à-dire, notre modernité.

Journaliste :

Quelle est cette intrigue qui construit le fil d’Ariane des “jours” dans votre œuvre ?

Scheldon NGOULOU :

J’ai voulu par ce mot rendre compte de la complexité de notre époque dont il m’a semblé qu’on se perdait à vouloir en saisir les contours. Les paradoxes et l’absurde qui nous étreignent de part en part  en font une intrigante énigme que le sens s’épuise à résoudre. D’autre part, le contexte social actuel est si critique qu’il rend précaire toute méditation sur le devenir du monde. Le sens du mot (intrigue) se complète ici, à mon sens.

Journaliste :

Le niveau linguistique de l’œuvre semble inaccessible sinon difficile à décoder. Ciblez-vous un lectorat spécifique ?

Scheldon NGOULOU :

En réalité, non. Un de mes enseignants français, Rodolphe Obiang Meye que je considère comme un mentor, a dit de mon style qu’il était à l’aune du mysticisme. Je pense, comme il l’a dit, qu’il s’agit simplement d’une question de style, mais qu’il faut entendre au sens de Proust d’après lequel le style correspond davantage à « une qualité de la vision » qui détermine intimement l’écrivain qu’à un simple enjolivement du discours. Je ne pense donc pas qu’il s’agisse d’un choix de lectorat. Autrement, je serais le plus aventurier des écrivains qui aurait gagé presque sur l’échec de son succès, car les lecteurs de notre époque s’accommodent malaisément au travail de l’esprit qu’exigerait le décodage d’une poésie hermétique. Mon écriture manifeste une nécessité et une volonté d’exprimer les perturbations dont mon âme est galvaudée. Le fait est seulement que les mots pour le dire me viennent souvent abruptement, et j’accorde peu de soins à leur adaptation au public. La volonté politique, donc la volonté de communiquer, s’est souvent faite assez tardive chez moi.

Journaliste :

Au fil de la lecture, on remarque qu’il y a une alternance entre “présence” et “absence” de ponctuation.  Comment expliquez-vous ce choix ?

Scheldon NGOULOU :

Cette alternance, bien proche de paraître une ambiguïté, pourrait, à certains égards, traduire l’ambivalence de ma posture qui témoigne d’une profonde quête d’un équilibre ontologique. Elle crayonne une voie intermédiaire entre la tradition et la modernité et pourrait bien signifier l’adoption en même temps que le rejet de l’une et l’autre (tradition et modernité), voire leur adoption relatif, dans la mesure où je me trouve à la fois nostalgique et révolté par rapport au passé et à ses formes d’expression et de pensée, plein d’enthousiasme et désespéré quant au progrès socio-culturel.

Journaliste :

La ponctuation est présente dans une vingtaine de poèmes sur les soixante que compte l’œuvre. Pourquoi cette volonté d’absence de ponctuation ?

Scheldon NGOULOU :

Sans qu’il soit nécessaire d’aller au fond des choses, je dirais qu’elle révèle une attitude de résistance au despotisme et à la contrainte induits par le signe de ponctuation. Cette petite chose à peine visible entre les mots se prévaut d’un pouvoir et d’une arrogance tels qu’elle prétend régir la pensée et en contenir le flux. En cela, le signe de ponctuation se montre irrespectueux de la transcendance de la pensée. Quelqu’un pourrait l’interpréter comme la traduction d’une aspiration à la liberté et à la démocratie, et il n’aurait pas tort. Le despotisme sociopolitique est si omniprésent aujourd’hui qu’il est inévitable que la pensée en soit affectée. Le destin de la poésie est d’ailleurs de porter et de supporter les aspirations du peuple de sorte à s’établir en voix pour les sans voix et en liberté pour celles qui languissent dans les cachots du désespoir, pour prendre les mots de Césaire.

Journaliste :

Il y’a deux ans vous avez fait une analyse assez poignante au sujet du secteur Cinématographique au Gabon, le jugeant en “inquiétante régression”. Mais Melchy Obiang vient justement d’être primé au festival international du film africain à Paris. Quel lien tissez-vous entre Littérature et cinéma?

Je suis de ceux qui pensent que les distinctions honorifiques n’impressionnent que les petits esprits. Je suis, en cela, foncièrement baudelairien. Car, pour le citer (Baudelaire), j’estime que « si un homme a du mérite, à quoi bon le décorer ? s’il n’en a pas, on peut le décorer, parce que [cela] lui donnera un lustre. » Dans le domaine de la littérature, Aimé Césaire est l’exemple historique d’un génie universellement reconnu et dans la pensée et le talent poétique traversent les siècles. Je suis sûr que si vous demandez aux membres de l’Académie suédoise de vous citer les noms de tous les lauréats du prix Nobel de littérature depuis ses origines, il y aura beaucoup de noms qui seront oubliés. Par contre, je parierais qu’ils connaissent tous qui est Aimé Césaire. C’est une façon de dire que les distinctions honorifiques ne récompensent pas toujours les plus méritants et qu’en certaines circonstances où l’on éprouve la carence d’un génie méritant, on peut se trouver obligé de le décerner à n’importe qui. C’est peut-être parce que je suis un téléspectateur exigeant que je maintiens mon point de vue d’il y a deux ans sur le cinéma gabonais. Maintenant, pour répondre à la question proprement dite,  la littérature et le cinéma sont intimement liées par une relation de dépendance. C’est pourquoi les études littéraires s’intéressent de plus en plus au Cinéma car il constitue, comme la littérature, un art à la recherche d’un processus analogue de représentation du monde à ceci de différent qu’il se sert des images  pour dire le réel tandis que la littérature se sert des mots dont elle retourne indéfiniment le sens. Je pense que les meilleurs chefs-d’œuvre cinématographiques sont ceux qui présentent une congruence aboutie des dimensions littéraire et imaginaire.

Journaliste :

D’après vous, quel est le niveau actuel de la littérature gabonaise ? Quels auteurs vous inspirent ?

Scheldon NGOULOU :

L’imaginaire littéraire gabonais est, à mon avis, très fécond et dynamique. Mais il se heurte malheureusement à deux difficultés majeures : la faiblesse et l’irrégularité de son réseau de production et de diffusion et l’extrême pauvreté d’un lectorat local passionné. Il s’agit des deux conditions dont dépend le retentissement d’une littérature. Il faut aussi dire que la digitalisation addictive et l’impérialisme des images qui caractérisent la société actuelle le concurrencent farouchement. Les diverses occupations virtuelles qui nous suivent partout sont si chronophages qu’elles ont réduit jusqu’aux plus insignifiantes proportions le temps qu’on prenait jadis plaisir à consacrer à la lecture d’un journal ou d’un livre. La diffusion, à succès, de la rumeur sur les réseaux sociaux s’ajoute à ces difficultés.

En ce qui concerne les auteurs gabonais qui m’ont inspiré, au niveau local, c’est sans doute Obiang Meye Rodolphe, mon professeur de français en Terminal, qui m’a le plus motivé à écrire. C’était pour moi un privilège d’être enseigné par un écrivain. J’ai rarement connu des enseignants de français aussi rigoureux et ayant le sens aigu de la formule.

Journaliste :

Selon certaines informations, vous êtes surnommé “MOLIÈRE “. Pourquoi ?

Scheldon NGOULOU :

Ce surnom, me semble-t-il, est généralement, et parfois ironiquement, attribué à tous les locuteurs peu ordinaires, donc rigoureux, de la langue française. Mais je ne me revendique nullement d’un certain moliérisme. J’ai lu les œuvres de Molière, comme tout étudiant de Lettres, mais je dois beaucoup, dans mon style, à Césaire, qu’à n’importe quel autre auteur.

Journaliste :

Quels conseils donneriez-vous à la jeunesse gabonaise réputée être en pleine perdition ?

Scheldon NGOULOU :

Je l’inviterais volontiers à se réconcilier avec la spiritualité qui procède, entre autres, d’une connexion efficiente avec les œuvres de l’esprit, de faire un usage rigoureux des nouveaux outils de la communication et de l’information qui l’occupent pernicieusement, de désapprendre la paresse, de se donner les moyens, en somme, de s’affranchir de la culture asservissante du divertissement qui anesthésie son bon sens au point la rendre (cette jeunesse) inapte à l’effort soutenu mais disposée instinctivement à l’apitoiement.

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